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L’homme augmenté : du mythe à la réalité

De Prométhée et Icare, jusqu’à Avatar. Des plus anciens textes de la mythologie grecque aux derniers blockbusters de science-fiction. « Le désir de pouvoir un jour dépasser ses limites biologiques ou de s’élever au dessus de sa condition de simple mortel est sans doute presque aussi vieux que l’humanité ». Le mythe de l’homme augmenté n’a pourtant jamais été aussi réel. Quid de ces technologies « transhumanistes », des enjeux et des possibilités, mais aussi des risques et de la légitimité ?

Qui est-il cet homme augmenté ? Il serait le résultat de « toute modification visant à améliorer la performance humaine, permise par des interventions sur le corps fondées sur des principes scientifiques et technologiques [1] ». Courir plus vite, voir dans la nuit, supporter la douleur ou peut-être posséder des capacités intellectuelles accrues seraient autant d’aptitudes à la portée de cet homme postmoderne. « Globalement, tout ce qui augmenterait nos capacités et qui passerait par une action directe sur le corps. »

Ces explications sont tirées de la note d’analyse « Les technologies d’amélioration des capacités humaines » du Centre d’analyse stratégique, datée de décembre 2012. Dans son objectif de prospective économique, sociale, environnementale et technologique, l’institution [2] propose une fine analyse des enjeux des technologies NBIC [3], paradigme scientifique à l’origine de l’homme augmenté.

L’homme amélioré n’est plus un mythe ?

Si la perspective d’un homme augmenté relève encore du mythe et reste encore très hypothétique, cette hypothèse gagne indéniablement en crédibilité. Un certain nombre de signaux convergents poussent aujourd’hui les technologies NBIC sur le devant de la scène. Pourquoi ? « Parce que la connaissance du vivant et la capacité de l’homme à le manipuler ont beaucoup progressé, de même qu’a augmenté sa capacité à intervenir sur la matière à des échelles de plus en plus petite », se positionne Pierre-Yves Cusset, à l’origine de la note d’analyse du Centre d’analyse stratégique.

Il y a dix ans déjà, en 2002, le Converging Technologies for Improving Human Performance [4], rapport sur les technologies NBIC commandé par l’administration américaine [5], considérait sérieusement certaines caractéristiques de l’homme augmenté, notamment en envisageant ouvertement « l’amélioration des capacités physiques et intellectuelles de l’être humain comme un but légitime de recherche », affirme P-Y Cusset.

De son côté, la Commission européenne proposait en 2004 une approche plus méfiante, en mettant notamment en avant la nécessité d’un encadrement éthique de ces technologies. L’institution ne niait pour autant la pertinence de telles recherches. Malgré les divergences, une certitude émergeait déjà de ces deux rapports : l’homme amélioré n’est plus un mythe.

Une demande globale indéniable

Autre certitude : la demande autour de ces technologies existe. Il n’y a qu’à considérer l’engouement autour des procédés aujourd’hui à disposition pour « augmenter ses capacités ». Physiquement à travers la chirurgie esthétique. Intellectuellement par la prise de drogues ou de médicaments dérivés pour accroitre la concentration et la capacité de travail chez certains étudiants. Ou tout simplement à travers le dopage chez les sportifs ou la prise de drogues chez les militaires avant de partir au combat. La tentation de « booster ses capacités » existe et a toujours existé. Une conclusion s’impose : nous faisons partie d’une société qui envisage de plus en plus le corps humain comme « un outil améliorable ».

L’avènement de l’homme réparé

Si on ne parle pas encore de généralisation de ces « procédés d’amélioration », l’homme réparé lui est largement dans l’air du temps. Des prothèses internes composées de matériaux toujours plus « bio-actifs [6]», aux prothèses de membres aujourd’hui capables de retrouver une forme de sensibilité [7]. D’implants toujours plus performants [8], aux différents aspects de la médecine régénérative : l’art de « simuler ou d’imiter la capacité naturelle du corps à réparer des tissus endommagés » s’exécute aujourd’hui avec brio.

C’est dans cette dernière discipline, la médecine régénérative, que certaines des avancées les plus significatives voient le jour. Même si la thérapie cellulaire – ayant pour objet de transférer des cellules vivantes chez un patient – est encore loin de se généraliser [9], les secteurs de l’ingénierie tissulaire et de la thérapie génique pourraient conduire tout droit vers la possibilité d’améliorer les capacités humaines.

Il convient cependant de relativiser : « Ces nouvelles technologies ne visent pas l’amélioration des performances physiques : elles ne sont que thérapeutiques », conclue la note de synthèse sur ce point. Autrement dit, l’homme réparé, sans doute ; l’homme amélioré, pas encore.

Mais ces deux motivations ne sont pas pour autant hermétiquement cloisonnées. Ainsi, les détournements de certains de ces procédés, notamment dans le dopage sportif – on pense aux stéroïdes anabolisants et aux hormones de croissance détournés de leur usage thérapeutique – nous montrent que la frontière entre la réparation et l’amélioration est parfois transgressée. « La possibilité d’un détournement de la thérapie génique dans un but de dopage est prise au sérieux […] », poursuit dans cette même logique P-Y Cusset.

De l’amélioration des performances cognitives

Les recherches NBIC se focalisent tout particulièrement sur le cerveau. Car si l’homme augmenté bénéficierait de meilleures capacités physiques, il convoiterait également une amélioration de ses capacités cognitives. Dans ce domaine, « trouver le Graal » reviendrait tout simplement « à comprendre et décrire les processus biochimiques et neuroélectriques associés à nos raisonnements, à nos intuitions, à nos sentiments, à nos croyances et de traduire cette connaissance en termes de processus formalisés. » Utopie ? Un homme pense le contraire. William Sims Bainbridge envisage dans le rapport de la National Science Foundation clairement cette possibilité [10].

En poussant cette théorie à l’extrême, d’autres imaginent déjà la possibilité de numériser le contenu d’un cerveau humain et de le télécharger dans un ordinateur. Un homme pourrait donc vivre indépendamment de son enveloppe charnelle !

Mais il semble bien que nous soyons encore loin de ce niveau de compréhension. Ainsi, si on commence à bien cerner les processus en jeu à l’échelle d’un seul neurone et au niveau d’aires cérébrales importantes, le fonctionnement d’ensemble du cerveau est encore trop méconnu.

Mais ce n’est pas faute d’y travailler. Ainsi une équipe de chercheurs allemands – projet FACETS – tend aujourd’hui à concevoir un ordinateur censé fonctionner comme un cerveau humain [11]. Deux autres approches coexistent dans l’objectif de simuler le fonctionnement du cerveau, celle de collecter le plus de données possibles sur le fonctionnement de vrais cerveaux (projet américain Blue Brain) et celle dite « wetware » où l’on étudie le cerveau à travers des neurones de culture.

Quoi qu’il en soit, ces différentes études n’ont pas encore permis d’avancées pharmacologiques significatives en termes d’amélioration des fonctions cognitives (les médicaments souvent détournés pour améliorer la concentration ou lutter contre la fatigue ne sont pas des substances nouvelles). Reste l’éventualité des mutations génétiques ou de la neuromodulation : « ces techniques, mises au point dans un but thérapeutique, donnent des résultats encourageants sans que les mécanismes en jeu soient encore bien compris », expose la note de synthèse. Un rapport du STOA [12] propose une conclusion intéressante sur ce point : « Même si les techniques d’amélioration disponibles à ce jour ne permettent pas à leurs bénéficiaires d’avoir un avantage significatif sur l’humain non-modifié, il existe aujourd’hui des moyens d’amélioration non thérapeutiques de plus en plus efficaces qui pourraient être développés dans un avenir proche. »

Des risques à considérer

Reste que ne modifie pas l’humain qui veut. Aussi tentantes quelles soient, les technologies NBIC soulèvent un grand nombre de questions. Des questions quant aux risques directs, qu’ils soient environnementaux ou sanitaires par exemple : on ne peut éluder la question des effets secondaires ou de l’avènement du principe de non-maîtrise. Pour le premier, il suffit de considérer une fois encore le dopage, un des exemples bien réels d’amélioration humaine, pour se rendre compte que la plupart des produits utilisés par les athlètes viennent avec leur lot d’effets indésirables.

Pour le second, on se trouve face à un enjeu systémique. Jean-Pierre Dupuy, spécialiste émérite de la prospective, a été le premier à parler de cette tendance liée à l’innovation. On serait face à « un mode de fonctionnement de la recherche où l’on crée d’abord des structures complexes avant d’explorer et de se laisser surprendre par leur propriété. » En venir à la création d’un surhomme procéderait sans doute de cette logique. La science-fiction a d’ailleurs largement illustré ce travers de la science via le célèbre mythe du monstre du Dr Frankenstein.

Sans même parler des risques sociaux : « L’amélioration artificielle de l’homme risquerait de devenir une norme imposée directement ou indirectement par les employeurs, l’école ou le gouvernement. » Ne se trouverait-on pas face à « une société de la performance quasi eugéniste ? », s’interroge la Centre d’analyse stratégique. Encore une fois la fiction, notamment dans le film Bienvenue à Gattaca, a déjà envisagé cette dérive.

Jouer à dieu ?

Quant à finalement considérer l’homme augmenté, se pose l’incontournable question de la légitimité morale. La principale critique, omniprésente dans les débats autour de la perspective et largement présente dans la littérature de science-fiction, est celle d’une « intervention illégitime de l’homme dans l’ordre de la nature. » Autre critique celle de l’entrave à la dignité humaine, dénoncée par exemple par la Commission européenne [13] : « les applications non médicales des implants TIC [14] constituent une menace pour la dignité humaine. » Il en va de même de la Charte des droits fondamentaux érigée par l’UE qui tend à protéger l’intégrité du corps humain dans son article 3 [15].

Mais il n’y a évidemment pas qu’un angle d’interprétation. Beaucoup de bioéthiciens favorables aux technologies d’améliorations humaines dénoncent la subjectivité du concept de dignité : Pourquoi un homme amélioré serait-il moins digne qu’un homme non amélioré ?

Le débat moral est donc loin d’être terminé. La note de synthèse du Centre d’analyse stratégique conclue son propos en envisageant deux visions du même phénomène. Pour Miroslav Radman, professeur de biologie cellulaire à l’université Paris 5, «les technologies NBIC nous rendraient moins esclaves des maladies […]. Elles nous rendraient également moins dépendants de nos gènes de primates, qui nous poussent à maximiser la dispersion de nos gènes ou de nos idées par la conquête des individus, des ressources, des territoires et de l’argent. »

En revanche, pour Jean-Michel Besnier, agrégé de philosophie et expert en stratégie de l’innovation à Polytechnique, ces utopies post-modernes « seraient révélatrices d’une fatigue d’un être soi manifeste : si l’homme doit être perfectionné, c’est avant tout pour se montrer digne des machines qu’il a inventées et dont il a peuplé son environnement. » « Ne serions nous pas ainsi devenu les esclaves du monde technicien que nous avons créé ? », se questionne pour conclure J-Y Clusset.

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[1] Coenen C. et al. (2009), Human Enhancement, Science and Technology Options Assessment (STOA), Parlement européen

[2] Le Centre d’analyse stratégique est une institution d’expertise et d’aide à la décision placée auprès du Premier ministre. Il a pour mission d’éclairer le Gouvernement dans la définition et la mise en œuvre de ses orientations stratégiques en matière économique, sociale, environnementale ou technologique : http://www.strategie.gouv.fr/

[3] Nanotechnologies, Biotechnologies, technologies de l’Information et sciences Cognitives

[4] Roco M. C. et Bainbridge W. S. (2002), Converging Technologies for Improving Human Performance : Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science, NSF/DOC – sponsored report, Arlington.

[5] La US National Science Foundation et le département du Commerce américain

[6] Nouveaux matériaux hybrides intégrant des composés vivants tels que des combinaisons de cellules et d’échafaudages synthétiques.

[7] Elles peuvent être accompagnées de capteurs pour gagner en sensibilité. Voir aussi pour les prothèses motorisées : les interfaces « cerveau-machine » : Oullier O. et Suet P.-H. [2009], « Les interfaces cerveau-machine », La note de veille, n°150, Centre d’analyse stratégique

[8] On pense notamment aux implants cochléaires.

[9] Problèmes du nombre et de l’espérance de vie des cellules transplantées, du risque de contamination par des micro-organismes, de l’impossibilité de standardiser la production des cellules et du risque d’apparition de tumeurs.

[10] Bainbridge W. S.(2006), “SurveyofNBICapplications”, inBainbridge W. S. et Roco M. C. (éd.) (2006), Managing Nano-Bio-Info-Cogno Innovations. Converging Technologies inSociety ,Heidelberg, NewYork, Springer, p.337-345.

[11] http://facets.kip.uni-heidelberg.de/public/

[12] Science and Technology Options Assesment – Parlement Européen – Coenen C. – 2009

[13] Plus particulièrement par le Groupe Européen d’Éthique (GEE) de la Commission européenne

[14] GEE [2005], « Aspects éthiques des implants TIC dans le corps humain », Opinion, n°20

[15] http://www.europarl.europa.eu/charter/pdf/text_fr.pdf

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